Le lane splitting au Québec, une bonne idée?
Quiconque a déjà passé une chaude fin d’après-midi d’été coincé sur l’autoroute Décarie ou sur le pont Champlain connaît cette sensation d’impuissance. Autour de vous, ça chauffe. Les radiateurs des voitures s’emballent, les conducteurs rivés à leur téléphone freinent au dernier moment, et vous, coincé entre un VUS de trois tonnes et une camionnette, vous vous demandez franchement ce que vous faites là.
C’est dans ces moments-là qu’un coup d’œil dans le rétroviseur fait froid dans le dos. À moto, la hantise absolue ne vient pas toujours de devant, mais de ce conducteur distrait qui arrive trop vite par l’arrière. Pourtant, une solution simple, logique et éprouvée existe presque partout ailleurs sur le globe : la circulation inter-files. Mais chez nous, le simple mot « lane splitting » continue de donner des sueurs froides aux autorités.
Une question de vocabulaire… et de jugement
Avant de faire dresser les cheveux sur la tête des automobilistes, il faut remettre les pendules à l’heure. Il y a une marge énorme entre un motard téméraire qui zigzague à 120 km/h entre deux semi-remorques et un pilote qui se faufile prudemment à 20 km/h au centre de deux files de voitures immobilisées au feu rouge.
Il faut d’ailleurs faire une différence cruciale entre le lane splitting (circuler entre des voitures en mouvement) et le lane filtering (s’infiltrer à basse vitesse entre des véhicules à l’arrêt).
Pendant qu’au Québec et dans le reste du Canada, le Code de la sécurité routière continue de nous traiter comme si nous occupions le même espace qu’un pick-up Ford F-150, le reste du monde a évolué. La Californie a légalisé la pratique depuis des années. Plusieurs États américains (comme l’Utah ou l’Arizona) permettent le filtrage aux intersections. Et en Europe — de la France à la Belgique —, voir une moto remonter doucement une file au feu rouge est un geste aussi banal que d’allumer son clignotant.
Ce que les chiffres disent (et que les sceptiques ignorent)
L’argument massue contre la remontée de file a toujours été la sécurité. « C’est trop dangereux », nous répète-t-on. Mais dangereux pour qui, exactement?
En 2015, l’Université de Californie à Berkeley a publié une étude d’une ampleur inédite, décortiquant près de 6 000 accidents de moto. Le constat a fait l’effet d’une bombe chez les détracteurs : les motocyclistes qui pratiquent la remontée de file sont nettement moins susceptibles d’être percutés par l’arrière que ceux qui restent gentiment plantés au milieu du trafic. Ils subissent également moins de traumatismes crâniens et de blessures graves au thorax.
La clé du succès n’a rien de magique : c’est le différentiel de vitesse. Tant que le motocycliste ne dépasse pas la vitesse du trafic encombré de plus de 20 ou 25 km/h, le risque s’effondre.
En retirant les motos des files d’attente, on dégage de l’espace pour tout le monde, on évite la surchauffe des moteurs (particulièrement pour les moteurs refroidis à l’air) et, surtout, on enlève le maillon faible de la zone d’impact en cas de freinage d’urgence. C’est du pur bon sens logistique.
Et si on ouvrait les voies réservées?
La réflexion ne doit pas s’arrêter aux lignes blanches qui séparent nos voies. Qu’en est-il des corridors de transport collectif et de covoiturage qui restent déserts une bonne partie de la journée pendant que les voies régulières asphyxient?
Aux États-Unis, la loi fédérale tranche depuis longtemps : une moto solo a le droit légal d’emprunter les voies HOV (covoiturage) sur les autoroutes inter-États. L’objectif est limpide : sortir le motocycliste du pétrin en l’éloignant de la cohue. Outre-Atlantique, Londres a poussé l’audace plus loin en autorisant les deux-roues dans les voies d’autobus urbaines. Bilan après plusieurs années d’expérimentation? Une sécurité accrue pour les motards et aucun retard mesurable sur le trajet des autobus.
Évidemment, en milieu urbain dense, la cohabitation exige de la prudence, notamment là où les voies de bus sont partagées avec les cyclistes ou aux intersections où les voitures tournent à droite. Mais rejeter l’idée d’un revers de la main sans même l’évaluer relève plus du dogme que de la gestion intelligente de la mobilité.
Changer les mentalités
Au-delà des lois, le vrai chantier au Québec demeure culturel. Trop souvent, la vue d’une moto qui remonte une file coincée suscite de la frustration chez l’automobiliste, comme si le motocycliste « trichait » dans la file d’attente.
Il est temps de réaliser qu’une moto qui avance ne prend la place de personne. Chaque motocycliste qui filtre au feu rouge, c’est une voiture de moins devant vous au prochain changement de phase.
Encadrer le lane filtering avec des règles claires et une campagne d’éducation judicieuse ne relève pas du privilège accordé aux motards : c’est une mesure de sécurité moderne qui profite à l’ensemble du réseau routier. Il serait peut-être temps que nos législateurs descendent de leur siège passager pour regarder la réalité du terrain.